Mal de dos : et si votre problème ne venait pas de là ?
« J’ai mal au dos. » C’est la phrase la plus banale du monde, et c’est celle qu’on dit presque toujours.
Mais quand la douleur descend tout en bas, une autre expression revient, que personne n’a jamais apprise à l’école : « j’ai mal aux reins ».
Celle-là est étrange. Elle ne décrit pas une zone, elle nomme un organe. Et elle le nomme sans hésiter, alors que la personne qui la prononce ne pense pas une seconde à ses reins.
Le même mot latin a donné « lombaire » et « lumbago ». Il désignait la région basse du dos et les organes qu’elle abrite, sans distinguer les deux. Le français courant a gardé ce mélange pendant des siècles.
Et si ce n’était pas un mélange, mais une observation ?
Le scénario que beaucoup connaissent
Le dos fait mal. On consulte. On repart avec des anti-inflammatoires et quelques séances.
Ça va mieux. Puis ça revient.
On refait des séances. On passe une IRM. Et là, deux résultats possibles, tous les deux troublants. Si l’image montre une hernie, on se demande pourquoi le traitement ne suffit pas. Si elle ne montre rien, on entend qu’il faudra faire avec.
J’ai suivi quelqu’un dont l’IRM, le scanner et le bilan neurologique ne montraient rien. Sa douleur partait pourtant dans l’omoplate dès qu’il tournait la tête, toujours du même côté, de façon parfaitement reproductible. Des mois plus tard, une nouvelle imagerie a fini par montrer des disques abîmés.
Les examens n’avaient pas tort. Ils étaient trop tôt.
Pendant tout ce temps, la douleur était là. Réelle, quotidienne, et invisible.
Ce qui manque dans cette histoire, ce n’est pas un traitement de plus. C’est une question.
Le corps se trompe souvent d’adresse
Voici le point de départ, et il n’a rien de marginal : il est enseigné en faculté de médecine.
Les nerfs qui viennent d’un organe et ceux qui viennent de la peau et des muscles n’ont pas chacun leur ligne jusqu’au cerveau. Ils arrivent au même étage de la moelle épinière, et là, ils se branchent sur le même neurone.
Ce détail change tout. À partir de ce point, il n’existe plus deux messages qu’on pourrait trier. Il n’en existe qu’un seul.
L’information de départ n’a pas été négligée en route. Elle a fusionné.
Le cerveau ne peut donc pas remonter à l’expéditeur, pour la même raison qu’on ne peut pas séparer deux couleurs une fois mélangées. Alors il fait ce qu’il fait toujours devant une information incomplète : il interprète.
Et il interprète avec la seule légende dont il dispose. Depuis votre naissance, votre cerveau apprend à situer les sensations en vous cognant, en étant touché, en ayant chaud, en portant des vêtements. Des milliers de fois par jour. Cette carte du corps s’est construite avec la peau et les muscles. Vos reins et votre foie n’ont jamais participé à ce travail : ils ne se manifestent presque jamais.
Quand le message ambigu arrive, le cerveau le lit donc avec la seule carte qu’il possède. Et cette carte ne connaît que la surface.
Imaginez une sonnette d’immeuble mal câblée. La porte principale et la porte de service ont été branchées sur le même fil, donc sur la même sonnerie. Un seul son, rigoureusement identique dans les deux cas.
Le gardien entend, et il descend à la porte principale. Toujours.
Non parce qu’il néglige la porte de service, ni parce qu’il aurait hésité entre les deux. Rien dans cette sonnerie ne lui dit qu’une autre porte existe. Il n’arbitre pas entre deux hypothèses, il n’en a qu’une seule.
Et le livreur, lui, sonne pour de bon. Il est là, il insiste, sa sonnerie est parfaitement entendue. Simplement, quelqu’un est allé ouvrir ailleurs.
C’est exactement ce qui se passe dans une douleur projetée. Le signal n’est ni faible, ni imaginaire, ni ignoré. Il est reçu en entier, et livré à la mauvaise adresse.
C’est aussi pour cela qu’une telle douleur résiste à ce qu’on lui applique. On masse la porte principale pendant que quelqu’un frappe à l’arrière.
Ce mécanisme explique des situations que tout médecin connaît :
La vésicule biliaire fait mal à l’omoplate droite. Ses fibres remontent jusqu’au nerf phrénique, et la douleur ressort dans le haut du dos. Un patient peut arriver en pensant à une contracture, et repartir avec un diagnostic de calcul.
L’infarctus fait mal au bras gauche et à la mâchoire. C’est le signe le plus connu du grand public, et personne ne trouve étrange qu’un cœur fasse mal dans un bras.
Le rein fait mal au ventre. Ses fibres et celles de l’uretère rejoignent la moelle aux étages D11 à L1, exactement là où arrivent celles de la paroi abdominale et de l’aine.
Ce dernier cas, je l’ai vu de près. Une personne de mon entourage a vécu des calculs rénaux comme un mal de ventre. Pas une douleur de dos, pas une douleur de flanc. Le ventre. On a cherché du côté digestif avant de trouver les calculs.
Alors voici la question de cet article. Si le corps se trompe d’adresse pour la vésicule, pour le cœur et pour le rein, et que la médecine l’admet sans discuter, pourquoi s’arrêterait-il exactement là ?
Ce que fait un clapet qui ne ferme plus
Entre l’intestin grêle et le côlon, il y a une valve. Elle s’appelle la valve iléo-cæcale, et son travail tient en une phrase : laisser passer dans un sens, jamais dans l’autre.
Un clapet anti-retour, comme sur une pompe.
Quand elle reste ouverte, le contenu du côlon remonte là où il n’a rien à faire. L’organisme se met à réabsorber ce qu’il était en train d’évacuer.
Le foie encaisse. Et il a une façon très particulière de gérer une charge qu’il n’élimine pas assez vite : il la dilue dans de l’eau.
C’est là que le dos entre en scène. Les tissus retiennent cette eau. Ils gonflent. Et un disque intervertébral vit dans un espace calculé au millimètre : il n’a besoin que de très peu de gonflement autour de lui pour se retrouver à l’étroit.
La douleur est réelle. Le disque souffre vraiment. Mais il subit quelque chose qui a commencé beaucoup plus bas.
C’est la première chose que je regarde quand une douleur de dos résiste à tout ce qu’on lui oppose. Pas parce que c’est à la mode, mais parce que c’est le seul endroit que personne n’a examiné.
Le signe qui doit mettre la puce à l’oreille : un dos qui va mieux ou moins bien selon le transit. Si vos lombaires ont un avis sur ce que vous mangez, ce n’est pas votre imagination.
Les reins, encore
Reprenons l’expression du début. « J’ai mal aux reins. »
Un rein surchargé, qui filtre mal ou travaille dans de mauvaises conditions, projette une douleur dans le bas du dos. Même mécanisme que tout à l’heure, même étage de moelle, sens inverse.
Ce qui rend cette piste difficile, c’est qu’elle se superpose souvent à une vraie cause mécanique. J’ai vu chez une même personne une sciatique documentée entre deux vertèbres, et un rein en souffrance, et un taux de cortisol élevé. Trois choses en même temps.
Dans ce cas, traiter uniquement le disque ne suffit jamais. Non parce que le disque n’y est pour rien, mais parce qu’il ne fait qu’une partie du travail.
Une douleur peut avoir plusieurs origines à la fois. C’est banal à dire, mais c’est très rarement pris en compte.
Quand ce sont les émotions, mais par la chimie
On dit facilement que le dos porte nos émotions. C’est le genre de phrase qui fait lever les yeux au ciel, et je le comprends. Sauf qu’il existe une version de cette phrase qui n’a rien de poétique :
Une émotion forte et répétée sollicite les surrénales, deux petites glandes posées sur les reins. Elles produisent l’adrénaline. L’adrénaline provoque des contractures musculaires. Une contracture qui ne se relâche jamais finit par s’installer, et elle s’installe le long de la colonne.
Rien de mystique là-dedans : c’est une chaîne de causes physiques, du début à la fin.
Et il y a un détail anatomique qui est remarquable : la médecine chinoise place le long de la colonne des points qu’elle nomme d’après les organes, et qu’elle utilise depuis des siècles pour les traiter. La médecine occidentale décrit exactement au même endroit la chaîne ganglionnaire du système neurovégétatif, ce relais qui transmet les ordres entre le cerveau et les organes.
Deux cartes dessinées à deux mille ans d’écart, sans se connaître, et qui se superposent.
On n’est pas obligé d’y croire pour trouver ça intéressant. Une contracture installée sur cette bande gêne un relais nerveux, donc une fonction. Le mécanisme se raconte dans les deux langues.
Dur ou mou, ce n’est pas la même histoire
Voici un détail que j’ai mis longtemps à comprendre :
Quand on palpe un dos, on cherche ce qui est tendu. C’est logique, c’est ce qui fait mal.
Mais le même endroit se lit dans deux directions opposées :
Dur, tendu, contracturé : il y a trop de quelque chose. Une présence, une pression, une charge qui n’a jamais été relâchée.
Mou, atone, sans tenue : il manque quelque chose. Un appui qui n’a pas été donné, une fonction qui n’a jamais démarré.
Même muscle, même côté, deux conclusions inverses. Chercher partout la tension fait passer à côté de la moitié des situations, et fait travailler dans le mauvais sens l’autre moitié.
Ce qui doit vous envoyer chez un médecin, sans discuter
Tout ce que je viens d’écrire suppose une chose : que votre mal de dos ait été examiné, et qu’on ait écarté ce qui est grave.
Certains signes ne se discutent pas. Consultez sans attendre, et n’attendez pas le prochain rendez-vous disponible, si vous avez :
- une faiblesse dans une jambe, un pied qui accroche, une difficulté à monter sur la pointe ou sur le talon ;
- des troubles pour uriner ou pour vous retenir, une perte de contrôle ;
- une zone insensible entre les cuisses, celle qui touche la selle d’un vélo ;
- de la fièvre associée à la douleur ;
- une perte de poids que vous n’expliquez pas ;
- une douleur qui vous réveille la nuit et que le repos n’apaise pas ;
- un antécédent de cancer, ou une douleur apparue après une chute.
Les trois premiers, ensemble ou séparés, peuvent signer une compression des racines nerveuses basses. C’est une urgence chirurgicale, avec un délai qui se compte en heures pour préserver la récupération. Je connais quelqu’un qui est passé par là. Ce n’est pas une hypothèse théorique.
Chercher le terrain n’a de sens qu’une fois l’urgence écartée. Les deux ne s’opposent pas, ils ne se font simplement pas au même moment.
L’image n’est pas la douleur
Une dernière chose, qui aide à sortir de l’angoisse de l’imagerie :
On sait depuis longtemps que l’on trouve des disques usés, bombés, parfois de véritables hernies, chez des gens qui n’ont mal nulle part. La proportion augmente avec l’âge, au point que ces images finissent par ressembler à des cheveux blancs de la colonne.
Et à l’inverse, on trouve des personnes qui souffrent tous les jours avec une imagerie impeccable.
Ce que ça veut dire, concrètement : une image ne mesure pas une douleur. Elle montre une structure. Le lien entre les deux existe, mais il est bien plus lâche qu’on ne le croit.
Une hernie sur un compte rendu n’est donc pas une condamnation. Et une IRM normale n’est pas un verdict qui dit que vous inventez.
Par où commencer
Si votre dos résiste depuis longtemps et que l’urgence a été écartée, voici ce que je regarderais à votre place avant de refaire une séance de plus :
Le transit. Sur quinze jours, notez vos douleurs et notez vos selles. S’ils varient ensemble, vous avez votre piste.
L’eau. Un rein qui manque d’eau travaille mal, et un rein qui travaille mal parle dans le bas du dos.
La station debout immobile. C’est elle qui épuise le bas du dos, davantage que l’effort. Piétiner use plus que porter.
Le sommeil et la charge nerveuse. Si vos contractures reviennent toujours dans les périodes tendues, ce n’est pas votre posture qu’il faut corriger en premier.
Et surtout, une règle simple : en haut du dos, on a souvent quelque chose à chasser, un froid, un courant d’air, une raideur installée. En bas, c’est l’inverse. Le bas du dos ne se disperse pas, il se reconstruit. C’est une zone de fond, pas une zone de bataille.
Le mal de dos a mauvaise réputation. On le dit banal, mécanique, et inévitable avec l’âge.
Je crois qu’il est surtout mal interrogé. On regarde l’endroit qui fait mal, ce qui semble la chose la plus raisonnable du monde, et c’est parfois exactement ce qui empêche de trouver la cause réelle.
Votre dos vous parle peut-être de votre ventre, de vos reins, ou de ce que vous portez depuis dix ans.
Il faut simplement accepter que ce soit lui qui sonne, pour quelqu’un d’autre.
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